J'ignorais alors que j'ouvrais aussi la malle aux souvenirs....
Et ce fut une longue manipulation, une longue énumération, une belle émotion :
ce bleu rayé pour la chemise de mon frère,
ce fleuri pour une petite robe d'été de bébé,
celui-ci acheté pour un cadeau de naissance,
celui-là donnée par belle-maman.
Et cet autre rapporté des USA, il y a 17 ans déjà...
çà c'est sûr: acheté à la mercerie de Draveil !
ce ton fané donné par ma voisine autour d'un thé...
Et les tissus furent choisis, harmonisés
puis déchirés en longues bandes
et noués, côte à côte petit à petit,
doucement pour laisser aux souvenirs la possibilité de revenir....
Je refaisais ainsi le geste des pionnières américaines
qui avec du vieux recrééaient du neuf !
Heureuse pluie
Et Emilie en plus a dit:
" Cela sent comme en Corrèze ..."
La terre exalait l'odeur de champignons
C'est un large buffet sculpté, le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand-mère où sont peints des griffons ;
- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
- Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.
Arthur Rimbaud (1854-1891),
Poésies, 1870.
